KASUMAY – Mention spéciale du Prix Alioune Diop

La première édition du Prix Littéraire Alioune Diop de l’ASPA s’est achevée dimanche 18 mars. Des dizaines de nouvelles, contes et poèmes nous ont été soumis. Le jury a particulièrement apprécié la nouvelle proposée par Florian Bobin intitulée « Kasumay, Que la paix soit sur toi ».

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La première édition du Prix Littéraire Alioune Diop de l’ASPA s’est achevée dimanche 18 mars. Des dizaines de nouvelles, contes et poèmes nous ont été soumis. Le jury – composé de 5 membres de notre rédaction et présidé par l’écrivain Mohamed Mbougar Sarr – a fait un choix difficile.

Une mention spéciale du jury a été attribuée à M. Florian Bobin, pour sa nouvelle intitulée « Kasumay, Que la paix soit sur toi ».

Kasumay
Que la paix soit sur toi

« Kajandu ábunteliit” (La pelle ne déçoit pas, proverbe diola)

Depuis qu’elle est petite, on le lui répète. Nialine l’a compris : le travail paye, la pelle ne déçoit pas. Elle a repris les cours depuis deux semaines. La pluie s’est estompée mais les herbes hautes gardent leur vert étincelant. En juin, elle est censée passer son examen de fin d’études. Et cette année, il ne peut pas être repoussé. Une nouvelle année blanche finira par la dissuader : les grèves incessantes lui ont coûté l’année précédente et ont brisé son rêve de devenir sage-femme dès ses vingt-et-un ans. Mais elle adore les enfants, c’est ce qui la motive à poursuivre. Nialine aimerait même en avoir trois : deux filles et un garçon. Pour elle, c’est simplement une question de rééquilibrage, après dix-huit années passées dans un foyer à majorité masculine.

« Nialine, ubil ! » (viens). Sa mère a besoin d’aide pour accrocher les habits humides sur les rebords du mur de briques qui sépare la demeure de l’axe principal du village. Tous les samedis, en finissant, elle a l’habitude de prendre son petit sac à dos pour y mettre un des tapalapas du matin avant de courir en direction de l’océan. Toutes les semaines, elle arpente de nouveaux coins : ce jour-là, Nialine est décidée à aller rendre visite aux riziculteurs qui sont en pleine récolte. L’hivernage est passé et cette saison s’annonce particulièrement riche. Ce rituel du samedi après-midi lui permet de s’échapper avant que le soleil ne se couche. Elle s’évade quelques heures autour du village. Devant un tel paysage, elle reste toujours aussi émerveillée : des kilomètres de verdure, une mare statique et muette, des bourrelets de sable imprévisibles, de hauts palmiers dont le houppier lui rappelle la chevelure des hommes de la plage. Nialine se sent chez elle.

A contre-jour, elle aperçoit une silhouette qui se rapproche, lentement. C’est Niankou, le meilleur ami du grand frère de son père. « Kasumay ?  » (comment ça va) s’exclame-t-il d’une voix affaiblie. Avant de répondre, Nialine attend toujours quelques secondes ; elle ne peut s’empêcher de s’émouvoir à chaque fois. Pour elle, ces trois syllabes suffisent à lui rappeler toute son enfance dans sa belle région, où la paix règne et où les seuls combats sont entre les pirogues de pêche et les vagues de l’océan. Apparemment, elle doit faire attention aux rebelles.

De toute façon, ils sont à l’Est. Et elle n’aime pas ce terme. S’ils se battent, il doit bien y avoir une raison.
On lui a longtemps dit que les frontières n’avaient pas grand sens. Ses ancêtres ne faisaient pas la distinction entre les deux côtés de ce nouveau tracé. Parfois, Nialine s’amuse même à s’allonger sur la plage, tel un ange, pour que le côté gauche de son corps soit en dehors du pays.
« Kasumay keb » (ça va bien) répond-elle discrètement.
– « Kate bolul ? » (comment va la famille ?)
– « Kuku bo ! » (elle va bien !)
– « Yo, ujow kasumay , Nialine » (D’accord, bonne route, Nialine)
– « Yo, bo nake » (Oui, à bientôt).
D’habitude, elle ne croise pas grand monde à cette heure-ci. Mais quand cela lui arrive, il est coutume de s’arrêter et de demander des nouvelles des uns et des autres ; la santé, les affaires, les récoltes. Surtout quand il s’agit d’un aîné. Entretenir une bonne relation avec eux, c’est s’assurer de rentrer en contact avec les ancêtres.

Il commence à se faire tard et Nialine se redirige vers le centre du village. Le soleil n’est plus qu’une tâche orange quasi engloutie. Son père n’est pas encore de retour, mais elle l’attend pour préparer le repas du soir avec sa mère. Les poissons se font de plus en plus rares depuis que les chalutiers étrangers se sont multipliés. A la même période il y a quelques années, son père attrapait régulièrement des dorades grises et parfois même des carpes rouges. Aujourd’hui, c’est du capitaine. Et seulement quand il y en a. La mère de Nialine s’assied quelques minutes avant que son mari ne rentre. Elle aussi est levée depuis que le soleil est debout. Sa voisine Ayimpen lui avait demandé, la veille, si elle pouvait lui apporter un coup de main pour la récolte du riz, sur sa petite parcelle non loin du village : « kajom mambujeenu ja panuwaña » (demain, si par quelque miracle tu viens, nous cultiverons, ensemble) lui avait-elle proposé, d’un ton légèrement incertain. Elle lui a promis de partager les fruits de leur dur labeur, en cette riche période de kawengenak (période des récoltes de riz après la saison des pluies, entre octobre et décembre). Le grenier à riz de chez Nialine ne peut de toute façon plus soutenir les repas de la semaine suivante. Le regard fuyant, la mère serre avec intensité un bout de tissu, qu’elle a entouré autour de sa main droite. Sa paume est légèrement égratignée ; par mégarde, la pointe de la faucille d’Ayimpen, en pleine action, est venue caresser la cavité de l’extension de son bras.

Le père de Nialine à peine arrivé, il pose les deux capitaines de taille moyenne sur la table et s’affale sur son lit.
Les journées en novembre sont longues.

Une fois les poissons grillés, Nialine met la table et rajoute un peu d’huile de palme dans le creux entre le rebord de l’assiette et les grains de riz brun. C’est sa mère qui a extrait, au pilon, la pulpe du fruit des palmiers situés au bas-côté de l’axe principal du village. Le kaldou est prêt.
« Diokine, ukan tiab ! » (fais vite) lance-t-elle à son mari.
– « Ahe, ahe, kon tinok.  » (oui, oui attends un instant)
Nialine sort sa tête de la cuisine. Le soleil l’a laissée. Balaab bujujut (Il se fait tard).
Les journées en novembre sont longues.

Butumi bumiño, samin iroŋ” (Peu importe que je donne du bec par terre, pourvu que je vive, proverbe diola)

Le lendemain, c’est le grand jour. Chaque premier dimanche du mois, le mbaapat est organisé dans le village de Nialine. Les habitants s’apprêtent de leurs plus beaux habits pour rejoindre le centre du village et participer à la fête. Avant que les combats ne démarrent, la tradition veut que les festivités commencent dès le matin, avec des cantiques et des danses censés purifier et éliminer tout mauvais sort. La lutte est plus qu’une simple pratique sportive, elle a une dimension mystique. Les bombolong qui rythment les chants sont taillés dans des fromagers, imposants et sacrés. Leur son est si puissant qu’il fait vibrer les murs de la maison de Nialine. Leur profondeur transcende. Elle se fait porter par ces sonorités qui abritent tout le sens de la Casamance. La force du soleil rend le sable jaune, presque immaculé. Mais les grains ne peuvent résister à la force de ces pieds qui les dispersent et bouleversent l’ordre établi.

Ce sont ceux d’un jeune homme musclé au visage finement tracé, l’espoir du village pour remporter le championnat cette année. Quelques gouttes de sueur coulent le long de ses tempes et, s’écrasant unes par unes sur le sol, se noient dans la terre brûlante. Le combat commence. Nialine a un pressentiment que le jeune sortira vainqueur de la confrontation. Il a quelque chose en plus et lui inspire confiance. Après une dure demie heure, son adversaire finit par tomber au sol, sur son dos, et doit concéder la défaite. Le vainqueur sent rapidement tous ses proches se ruer vers lui et exploser de joie. Son dernier combat remontait à plus d’un an. Sa blessure au genou l’avait contraint d’arrêter la lutte depuis. Mais il est revenu aussi fort que Mohamed Ndao, son idole. En se dirigeant vers lui pour le féliciter, Nialine n’en croit pas ses yeux.
C’est Yafaye. Lui.

Il était dans sa classe l’année précédente. Au fond de la salle et muet pendant des heures, il a toujours cultivé un certain mystère. Nialine ne parvient pas à exprimer ce qu’elle ressent pour lui. Ils n’étaient pas véritablement amis ni même proches, mais rentraient parfois de l’école ensemble, à pied. Il lui arrive, justement, de rêver de ce long chemin parcouru avec lui, sur cette route goudronnée depuis peu. Ils y trouvaient de tout. Des jeunes mères de retour du puits – bébé enroulé d’un épais pagne jaune et rouge sur le dos et bassine d’eau sur la tête –, des chantiers de construction inachevés ou encore des boutiques d’alimentation au toit d’aluminium fin. Elle s’en souvient comme si c’était la veille. Il lui racontait comment il voulait en finir avec l’école pour arriver jusqu’au bout de son rêve : devenir lutteur. Tous les matins, il s’entrainait seul sur la plage, avec l’écume des vagues comme seul spectateur. Mais après une première tentative infructueuse l’année d’avant, celle-là s’était avérée être une année blanche. L’examen de fin d’études n’avait plus aucun sens, vu l’absentéisme professoral et les grèves à répétition.

Nialine n’ose pas lui demander s’il rentre définitivement au village, lui qui est allé tenter sa chance à Ziguinchor. Elle ne sait pas trop ce qu’il y fait, mais il doit bien se débrouiller d’une manière ou d’une autre. Intimidée, elle murmure doucement « ujow kasumay » (d’accord, bonne route), auquel Yafaye répond : « bo nake, Nialine » (oui, à bientôt, Nialine). Il se souvient de son prénom.

Cela fait deux semaines que Yafaye est introuvable, depuis le mbaapat. Il a dû prendre la route. Avant de partir à l’école, la mère de Nialine la retient quelques minutes et lui demande de faire attention. Selon sa cousine qui habite vers l’intérieur, les rebelles se dirigeraient apparemment vers Oussouye.
De toute façon, ils sont à l’Est. Et elle n’aime pas ce terme. S’ils se battent, il doit bien y avoir une raison.
Sur son chemin, elle pense à ce que sa mère lui a dit. Elle a du mal à comprendre pourquoi les combats continuent. Cela fait plus de dix ans maintenant. En plus, elle n’en a jamais vu un de rebelle. A quoi ressemblent-ils ? Sont-ils comme elle ? Nait-on rebelle ? Tout est flou dans sa tête. Elle se souvient juste d’une fois, où deux hommes aux mallettes étaient venus parler au chef du village. Leur cortège de quatre-quatre et leurs lunettes de soleil la font encore sourire. Ils ne sont pas du même monde, eux.

Devant l’entrée de l’école, des chaises et des tables sont rassemblées les unes empilées sur les autres, pour empêcher le passage. Nialine entend un groupe d’hommes parler en Diola. Ce ne sont pas ses professeurs. Et ce n’est pas la voix du responsable de l’établissement. Elle longe, accroupie, le barrage et positionne son dos sur le mur entre l’entrée principale et la petite porte en fer adjacente. Nialine pose ses genoux et ses mains sur le sol pour mieux voir à l’intérieur. Les hommes sont dans la cour centrale, entre les deux petits bâtiments de l’école. Ils sont quatre. Elle arrive à voir leurs visages sauf pour un, dont elle n’aperçoit que le dos. L’homme au centre, qui paraît être le chef, est le seul avec un casque et un uniforme de combat. Les autres ont des bottes et des pantalons camouflages mais sont têtes nues, en débardeur. Ce sont bien les rebelles.

De toute façon, ils sont à l’Est. Et elle n’aime pas ce terme. S’ils se battent, il doit bien y avoir une raison, s’est-elle convaincue depuis qu’elle en entend parler. Mais la réalité du conflit est autre désormais. Ils sont venus jusque chez elle.

Ils semblent retenir quelqu’un. Les hommes armés lui reprochent d’avoir pris de l’argent des hommes aux mallettes et d’avoir trahi la cause. Le commandant met un coup de pied violent dans le dos du captif : sa monture de lunettes tombe au sol et se fissure. Le seul enseignant de l’école aux verres ronds, c’est Monsieur Sagna, le professeur de sciences de Nialine. Alors que les hommes commencent à chantonner des paroles habituellement réservées aux cérémonies d’enterrement, Nialine sort de sa cachette et hurle : « hani ! » (non !). Aussitôt, l’homme de dos se retourne et se plante, sans voix, devant la jeune femme.
C’est Yafaye. Lui.

Avait-il donc menti à ses parents, et à Nialine, quand il leur avait dit qu’il était à Sijicoor (Ziguinchor) depuis le début de la saison des pluies ? Qu’avait-il bien pu se passer pour qu’il revienne sur les lieux de son enfance, kalachnikov en main, et s’apprête à donner la mort à son ancien enseignant ?
« Aw, ubil, ukan tiab ! » (toi, viens, fais vite !) s’exclame le chef. En s’approchant lentement du groupe, elle fixe Yafaye du regard. Il ne parvient pas à lever la tête pour affronter son jugement.
Il n’a tué personne, pourtant.

Le commandant allonge son bras autour de l’épaule de Nialine et lui chuchote : « kasafi ?  » (quel est ton nom de famille). Ses yeux restent fixés sur le fusil de Yafaye. Elle a toujours du mal à concevoir qu’ils aient pu faire cela. Son école a été prise d’assaut pim (tôt dans la journée) alors que seuls le chef d’établissement et Monsieur Sagna s’y trouvaient. Nialine comprend bien que le premier n’est plus parmi les vivants et que son professeur a tenté de résister. « Kasafi, aarom ? » (quel est ton nom de famille, ma femme). Elle n’ose pas répondre. Nialine se rend compte que l’homme ne vient pas de l’Est, mais de chez elle. Elle a appris le Diola-fogny pour pouvoir se faire comprendre dans le reste de la région, mais lui mélange les deux. Elle préfère se laisser mourir plutôt que d’avoir la disparition des membres de sa famille sur la conscience. Surtout que le commandant sent le buñuk (vin de palme, issu de la fermentaton de la fève des palmiers à huile).

« Usaho , fankareŋ » (fais doucement, chef), lance Yafaye, qui ne sait plus quoi penser ni faire. Il ne croyait pas que cela irait si loin. On lui avait promis de l’envoyer en Europe simplement en échange de son aide pendant quelques mois. Pour atténuer la pression, il propose de libérer le aníne (homme) et de garder la ajaŋa (femme). Dans un premier temps réticent, le chef retire son bras de l’épaule droite de Nialine et fait signe à ses hommes de relâcher le traitre. Suivant les ordres, ils soulèvent leurs pieds de la colonne vertébrale de Monsieur Sagna. A peine levé, ils le poussent en dehors de la cour, en direction de la route, et l’insultent jusqu’à ce qu’ils le perdent de vue. « Agaajoor, agáw ! » (traitre, lâche !).
Nialine et Yafaye sont dans la forêt, non loin de Ziguinchor, depuis trois jours maintenant. Elle a encore du mal à croiser son regard.
Il n’a tué personne, pourtant.

Les autres sont allés acheter des provisions pour les jours à venir, à la boutique d’alimentation de l’autre côté de la route. Le fankareŋ (chef) fait signe à Yafaye de traverser et de les rejoindre, tout en gardant un œil attentif sur la fille. Depuis quelques jours, il se moque de ses cheveux crépus. Il la traite de aníne (homme). Mais cela ne lui fait rien. Elle n’a pas besoin de lui pour savoir ce qu’elle vaut. A mi-chemin, Yafaye, troublé par le terrible silence que Nialine lui impose, ne voit pas la voiture de police s’approcher de lui. Les mères du village, inquiètes, avaient demandé à ce qu’une enquête soit menée pour retrouver la jeune femme. Commençant à rebrousser chemin, elle se redirige vers les bois. Le jeune homme, maladroit, trébuche. Ils sont trop proches. Il sait que c’est fini et qu’il n’ira pas en Europe. Ira-t-il même là-haut, dans l’emite (ciel)? Les ancêtres l’accueilleront-ils ? Yafaye pense à son village et ferme les yeux. A sa gauche, la boutique d’alimentation d’où se sont enfuis les autres. A sa droite, les traces poussiéreuses des chaussures de Nialine, qui a réussi à s’échapper. En manque de souffle alors qu’elle poursuit, encore et toujours sa course, Nialine entend au loin un éclat assourdissant, qui transperce ses tempes.
Il n’a tué personne, pourtant.

“Burok ájuusariit atao” (Le travail nourrit toujours son homme, proverbe diola).

Nialine est à Ziguinchor depuis trois ans. La chaleur y est difficilement soutenable. Même avec le ventilateur dans la salle de classe, les étudiants ont du mal à enchainer deux heures de cours sans sortir prendre l’air.
Il ne lui reste plus que quelques jours avant de devenir sage-femme.

Son rêve était d’aller étudier en France, mais quitter son pays aurait été trop dur. La ville est déjà assez dépaysante. Tout y est si différent : le marché, les ronds-points, le port, les gens. Comment arrivent-ils à passer toute leur vie loin des rizières et du bois sacré ? Nialine, elle, habite chez une de ses tantes qui s’y est installée pour développer son commerce de tissu avec la capitale des hommes aux mallettes. Son père ne voulait pourtant pas qu’elle parte seule à la ville. Il lui disait qu’elle devait rester à la maison, après sa réussite aux examens de fin d’études, aider sa mère. Mais, elle, ne voulait pas. Elle avait un rêve et il devait se réaliser.

Tous les jours, pour aller en cours, elle longe la façade de la gare maritime. A chaque fois, elle reste bouche bée face à une telle concentration humaine. Même chez elle, lors des fêtes, l’espace n’était jamais aussi bondé. Cette fois-ci, elle n’y est pas pour observer la foule, mais pour rejoindre Dakar. Elle y a été invitée pour le week-end, afin de participer à une grande cérémonie de remise des diplômes, qui concrétisera son nouveau statut professionnel.
Il ne lui reste plus que quelques jours avant de devenir sage-femme.

“Buloŋ bajuumiñ, eket buiba” (Vivre c’est voir le malheur, mourir c’est se reposer, proverbe diola).

« Nialine Diatta ». Le contrôleur à l’entrée du navire sourit.
Il est midi. C’est un jeudi. Elle devrait arriver à l’aube le lendemain matin. Un grand oncle qui l’héberge, pour son passage de quelques jours, a prévu de lui faire visiter la Medina, le phare des Mamelles et cette fameuse Maison des esclaves sur l’île de Gorée. Heureusement que la liaison maritime entre les deux villes a repris depuis deux semaines. Sinon, elle aurait manqué son couronnement. Avec ses cours, le manque de moyens et l’état dégradé de la route entre Sijicoor et chez elle suite à des semaines de pluie d’une rare intensité, cela fait presque deux ans que Nialine n’est pas rentrée. Mais son retour est prévu pour mercredi.

Il est 13:30, le navire quitte Ziguinchor. Depuis qu’elle y habite, le fankareŋ (chef) des hommes aux mallettes a changé. Il a promis de régler le conflit en cent jours. Rien ne semble pourtant avoir changé. Nialine espère se tromper.

Il est 17:00. Après une escale à Karabane, elle a le sentiment de revivre la scène du port. Tout ce monde concentré en un si petit espace. Comment un bateau aurait-il pu être conçu avec si peu de places assises s’il avait vocation à en accueillir le triple ? Après tout, c’est peut-être juste une impression. Lors de l’escale, les nouveaux passagers ont embarqué en pirogue, faute de quai. Quelques clandestins ont dû se faufiler dans la masse. Balaab bulolo (le soleil se couche). Il se met à fortement pleuvoir. Nialine rentre alors dans sa cabine. Le bateau tangue.
Mais Aline veille sur elle.

Toutes les deux viennent de Kabrousse, en pays Kasa. Toutes les deux sont des combattantes. Et comme Aline, Nialine rentrera chez elle, de là-haut, pour continuer la résistance.

Il est 22:45. La mer est houleuse. La lampe centrale de la cabine de Nialine s’est éteinte. Elle décide alors de sortir dans le couloir, en vêtement de nuit, pour comprendre ce qu’il se passe à l’extérieur, où elle entend des bruits inhabituels. La porte de la cabine d’en face est entrouverte ; une mère porte son bébé dans ses bras et est allongée au sol, en pleurs. A l’autre bout du corridor, un homme aux cheveux grisonnants a installé son tapis de prière en direction de La Mecque. En sortant, Nialine est plongée dans un brouhaha total.

« Allahu akbar « , « Yalla bakhna « , « Bismillâh ar-rahmân, ar-rahîm  » (Allah est le plus grand, Dieu est bon, Au nom de Dieu le Clément, le Miséricordieux).
Des corps sont en train de tomber de la plateforme à l’étage.

Nialine ferme les yeux et pense à son village. A ces samedis après-midi ensoleillés. A ses interminables virées en pirogue, avec son père, dans les artères profondes des mangroves à palétuvier. Au yassa de sa mère, accompagné de riz minutieusement décortiqué. Au combat valeureusement remporté par Yafaye. Aux ancêtres, qu’elle va bientôt rejoindre.
Elle a accompli son rêve de devenir sage-femme. Le diplôme n’a aucune valeur face à l’interminable lutte qui l’a menée jusque dans ce bateau.
En à peine cinq minutes, le navire se renverse.
Mais Aline veille sur elle.

***

Le naufrage du Joola fut l’un des plus dramatiques de l’histoire de la navigation maritime. Près de 2000 morts. 64 rescapés.

Le nouveau bateau de la liaison Dakar-Ziguinchor fut nommé

Nialine Sitoé Diatta.

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