L’Afrique contemporaine à la lumière d’Achebe

Par Noé Michalon.

Il a fêté ses soixante ans cette année mais n’a pas pris une ride. Paru deux ans avant l’indépendance du Nigeria, Things Fall Appart (Le monde s’effondre dans sa version française) reste un indispensable chef d’œuvre pour faire mûrir son regard sur l’Afrique précoloniale. Et actuelle.

A travers les pas lourds d’Okonkwo, vigoureux planteur d’un village ibo du Nigeria en quête de reconnaissance pour faire oublier un père honni, Chinua Achebe dépeint le quotidien rural d’une civilisation complexe avec plus de précision que n’importe lequel des anthropologues.

Comme dans toute société, Okonkwo est en proie à ses démons qui rythment ses aventures : jalousie, inquiétude pour ses enfants, quête d’abondance. Rien ne ressemble moins à l’occident urbain du XXIème siècle que le village d’Umuofia, et pourtant les passions qu’y vivent ses habitants sont incroyablement communes avec celles qui rythment nos vies.

Le monde d’Achebe, ce monde précolonial qui exista, est magique sans l’être. Rempli d’esprits et d’artifices, de rituels et de sacrifices, que chaque habitant observe avec recul et sensibilité. On joue des rôles, celui même de démon incarné en cas de deuil. Là où l’œil européen n’a vu que d’obscures croyances et de barbares guerres tribales, la société d’Okonkwo nous montre une régulation sociale et religieuse sophistiquée, où les rites apaisent et aplanissent. On y découvre une hiérarchisation complexe à travers les âges de la vie, où chaque mystère a son explication, chaque problème son mysticisme.

Jusqu’au moment où. Par un jour innocent, la société décrite, avec ses vices et ses excès, ses forces et ses fiertés, reçoit la visite de missionnaires chrétiens. Ces Blancs « qui ne sont pas des albinos », comme le suppute alors un villageois. Les villages se déchirent, les familles se séparent. Et le monde peut s’effondrer.

Celui qui s’appelait Albert à la naissance avant de prendre le prénom ibo de Chinua parvient avec justesse à plaindre l’avènement d’un monde plus injuste sans pour autant idéaliser le précédent. Sacrifices obligés, surmortalité infantile ou guerres ont bel et bien lieu dans la période précoloniale que nous traversons dans les premières pages, et le personnage principal est le premier à en souffrir.

Mais l’avènement d’une société coloniale, l’imposition de lois londoniennes dans les campagnes ouest-africaines, la proscription des religions locales pour installer le christianisme a cela de néfaste qu’ils mettent fin à un équilibre sans en fournir de nouveau. Les hiérarchies sont bousculées, les loyautés corrompues et les traditions méprisées par leurs anciens adeptes, au bénéfice d’une puissance extérieure qui ne parviendra jamais à acquérir sa totale légitimité.

Se plonger dans la société ibo d’Achebe, c’est donc aussi comprendre, d’une certaine manière les maux de nombreux Etats africains contemporains. La structure même de la plupart des gouvernements reste héritée de ces puissances occidentales qui ont surgi du jour au lendemain en tentant de renverser les systèmes de valeur et de pouvoir. Sans y parvenir totalement. Aux quatre coins du continent, les démocraties européennes, en guise de « civilisation » n’ont amené que ce que Mamdani a appelé des « despotismes décentralisés ». Faute de pouvoir l’amener, la colonisation a abîmé, sinon détruit, les civilisations existantes.

Là où des sociétés complexes, aux contre-pouvoirs développés, qui procédaient dans certains cas à des élections ont donc été résumées par les conquérants européens à des « tribus » gouvernées par des chefs tout puissants. Que des ponts ou des routes soient hérités de cette époque n’y change rien, des apports matériels ne pourraient se substituer à des valeurs et des structures immatérielles et pourtant plus cruciales.

Un récent sondage dans 36 pays africains mené par l’Afrobarometer a permis de montrer que la plupart des sociétés africaines contemporaines avaient une meilleure confiance dans les pouvoirs dits « traditionnels », résurgence trop longtemps méprisée de l’ère précoloniale, que dans l’Etat et ses représentants (exception faite de l’armée). La preuve que le monde d’Okonkwo et les siens, ces centaines de mondes plus divers et variés que les 54 Etats actuels du continent, sont loin de s’être totalement effondrés.

Things Fall Apart a été traduit dans une quarantaine de langues et s’est vendu à plusieurs millions d’exemplaires. Vous ne devriez pas rencontrer de problèmes pour en trouver un exemplaire.

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