Par Ayrton Aubry

Fin novembre 2018, le rapport de Felwine Sarr et Bénédicte Savoy, commandé par Emmanuel Macron après son annonce de novembre 2017 à l’université Ki-Zerbo de Ouagadougou était enfin remis. Alors que dès la veille de sa soumission, les polémiques éclataient, le sujet a rapidement été écarté des principaux médias par d’autres titres (Gilets jaunes etc.). Qu’en est-il un mois après ? Le débat continue encore d’être productif malgré quelques propos polémiques, mais les réformes de long court, au-delà des décisions médiatiques, peinent à se dessiner.

Entre mars et juillet 2018, Felwine Sarr et Bénédicte Savoy ont interrogé des personnalités liées au monde de l’art africain, dans le cadre d’une réflexion sur un triple processus de « réparation, rééquilibrage géographique de la répartition des œuvres d’art, et de nouveau départ ». Une large partie du travail final insiste sur le sens à donner à une restitution définitive des œuvres d’art sur le continent. Cela passe par plusieurs questionnements.

D’abord, une des parties du rapport qui a le plus fait parler d’elle est celle qui revient sur les prix à l’achat des œuvres africaines. Ainsi « pour un masque zoomorphe de la région de Ségou […] la mission Dakar-Djibouti dépense 7 francs, soit l’équivalent d’une douzaine d’œufs », alors que ce même masque était revendu 200 francs en France. Felwine Sarr et Bénédicte Savoy insistent sur la relation inégale qui prévalait lorsque l’essentiel des oeuvres ont été acquises : conquêtes militaires, domination coloniales, ou missions scientifiques. Le nombre d’œuvres africaines en France explose à partir de 1885, ce qui montre bien qu’elles ont été acquises dans un contexte colonial, donc de domination.

Ensuite, le rapport mentionne la nécessité de resocialisation des œuvres d’art sur le continent une fois qu’elles ont été retournées, c’est-à-dire que des objets qui datent de plusieurs siècles doivent être reconnectés aux sociétés contemporaines. Cela permet de dépasser la question de la simple conservation, qui rend si frileux le public français. Cela permet d’insister sur le rôle social, philosophique et politique d’une oeuvre, et dépasse nombre d’analyses qui se cantonnent au niveau matériel de l’objet.

La grande innovation du rapport est d’avoir tiré les conclusions des échecs des démarches précédentes, en identifiant les éléments de blocage à la restitution et en y apportant des solutions. Ainsi, le problème juridique de l’inaliénabilité du patrimoine national a donc été directement confronté, et des réponses sur ce même plan y ont été apportées. La solution proposée par le rapport est la mise en place de procédures d’exception, qui se fondent sur des coopérations bilatérales entre la France et les pays demandeurs du retour de leurs œuvres d’art, et l’évolution du droit français concernant l’inaliénabilité du patrimoine, notamment au regard de la condition d’acquisition des oeuvres d’art.

Après les considérations historiques, sociales et juridiques, le rapport émet plusieurs schémas de restitution des œuvres, en fonction de leur contexte d’acquisition : certaines œuvres peuvent être restituées dès maintenant, tandis que d’autres doivent être encore l’objet d’études, ou peuvent rester dans les musées ou collections français. L’intérêt et la nouveauté du rapport est de faire de la condition d’acquisition le facteur principal dans la décision de restituer ou non une œuvre d’art. De manière très appréciable également, le rapport Sarr Savoy liste une série d’objets pouvant déjà être restitués, comme le sabre d’El Hadj Omar auprès du Sénégal, ou plusieurs statues royales auprès du Bénin.

Le travail de Sarr et Savoy met en avant les conditions de l’appropriation de ces œuvres et les moyens qui peuvent être mobilisés pour leur retour. Plutôt qu’un guide pratique, il s’agit donc d’un point de départ d’une réflexion plus large. C’est cela qui peut expliquer le décalage entre l’engouement initial pour le rapport, et sa concrétisation finale, finalement un peu décevante sur le plan pratique. L’héritage de ce travail commandé par Emmanuel Macron sera donc certainement plus réflexif que dans l’acte même de la restitution. Il montre par exemple comment l’exposition des œuvres en Europe a longtemps construit l’imaginaire sur le continent, et comment elle continue à le faire aujourd’hui. Aussi, en s’intéressant largement aux modalités de prise des œuvres d’art, le rapport incite à déplacer la réflexion de la restitution sur le terrain de la légitimité de l’appropriation, pour souligner le bon sens du retour des œuvres africaines.

Dès la veille de la sortie du rapport, quelques articles et tribunes essayaient de le décrédibiliser. C’est le cas bien sûr de la tribune du Point, présentant de manière rocambolesque ses conclusions (le rapport serait « EXPLOSIF », et se placerait dans le courant américain des études postcoloniales, marotte de l’hebdomadaire et de la presse conservatrice sur de nombreux sujets), puis de l’article d’Agoravox, qui fait le lien entre Felwine Sarr et les Indigènes de la République. Libération répond très vite à ces tribunes, en dépassionnant le débat et en relevant les propositions concrètes du rapport (ce que ne fait pas la tribune du Point). Stéphane Martin, directeur du Quai Branly et largement cité et impliqué dans le rapport, le dénonçait cependant dans un entretien au Figaro quelques jours suivant sa publication. Le 30 novembre 2018, Felwine Sarr et Benedicte Savoy eux-mêmes entraient dans le débat via une tribune dans Le Monde. Le supplément Idées du journal daté du 30 novembre est d’ailleurs consacré à ce sujet, et dispose de riches tribunes et analyses.

Début décembre, Fewline Sarr répondait aux critiques dans son discours à la jeunesse d’Afrique, lors de l’ouverture du Musée des Civilisation de Dakar. Plus discrètement, le mois de décembre 2018 a surtout laissé la place aux soutiens au rapport Sarr Savoy et aux mesures qu’il préconise, à l’image de l’entretien d’Etienne Minoungou sur Africultures. Une autre tribune dans Libération vient replacer le débat sur la restitution dans son cadre historique. Très récemment, au moment de l’écriture de cet article, le New York Times publie un entretien entre Souleymane Bachir Diagne, Cécile Fromont et Toyin Ojih Odutola. Remarquable, cette discussion renverse la perspective en interrogeant le rapport des artistes et auteurs africains avec l’art du continent, dans la continuité de ce que faisait Senghor en considérant l’art comme central dans la négritude, et l’art africain comme philosophie.

Bien que ses auteurs aient eu l’habileté de prendre Emmanuel Macron au mot en faisant de son discours de Ouagadougou « l’ouverture d’une fenêtre historique », la question reste de savoir si le rapport restera lettre morte (ou ne dépassera pas les quelques dizaines de restitutions très médiatisées), risque inhérent à une politique du « et en même temps » dans le domaine de l’art… Le “rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain” a déjà été comparé au rapport Borloo sur les banlieues, classé sans suite par le gouvernement. Espérons que l’ensemble des acteurs sensibles à cette question sauront se mobiliser pour faire du travail de Felwine Sarr, Bénédicte Savoy, et de tant d’autres, une réalité.

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