Lecture : Saïd Bouamama, Figures de la révolution africaine (2017)

Par Ayrton Aubry.

Un vent de renouveau semble souffler ces dernières années sur l’histoire des idées et des personnalités en Afrique. Africa Unite !, que nous vous présentions dans un précédent article, réactualisait déjà la compréhension du panafricanisme, en insistant sur ses implications actuelles. Dans Figures de la révolution africaine, paru en 2013 et réédité en 2017 aux éditions La Découverte, Saïd Bouamama suit un chemin semblable, en dépoussiérant certains grands leaders indépendantistes du continent. Plutôt spécialiste des questions sociales en France, le militant antiraciste et proche de l’extrême gauche propose ici les bases d’un renouvellement de la lutte.

La démarche d’ouverture du livre est fondamentale dans l’étude militante des révolutions africaines : démontrer qu’il y a eu des résistances à la traite et la colonisation. Si cette étape peut paraître anecdotique, il n’en est rien. Elle permet d’aller à l’encontre de l’image communément admise de l’esclave enchaîné, les épaules basses, qui monte en trainant des pieds sur le bateau qui le fait traverser l’Atlantique. Bousculer les représentations, et révéler les mouvements de résistance qui existaient tout au long de la traite permet de rendre possible la résistance africaine dans l’imaginaire contemporain. La première étincelle de la révolution peut commencer à briller.

La démarche de Bouamama est très intéressante car elle systématise l’étude de la continuité ou de la rupture entre le leader indépendantiste et le dictateur postcolonial. C’est notamment le cas de Jomo Kenyatta, « un réformisme permanent qui se transforme par la suite en politique réactionnaire » (p59). Les autres leaders n’ont malheureusement pas eu le temps de suivre cette voie, ayant été assassinés (Ben Barka, Thomas Sankara, Patrice Lumumba etc.) ou renversés (Kwame Nkrumah).

Sur certains points anecdotiques, l’ouvrage peut apporter des informations surprenantes. Ainsi, dépassant un peu son sujet, mais restant passionnant, le livre mentionne la tournée en Afrique en 1957 de Nixon, alors vice-président des Etats-Unis, et le rapport qu’il écrit après sa visite au Ghana nouvellement indépendant : The Emergence of Africa. Il y fait le lien entre les indépendances africaines et la question noire aux Etats-Unis, et proclame notamment l’importance d’en finir avec les discriminations raciales au pays de l’oncle Sam.

Les chapitres sur Patrice Lumumba et sur Kwame Nkrumah sont à nos yeux de loin les plus aboutis de l’ouvrage. Ils apportent de réels éléments sur l’évolution de la pensée philosophique et politique de ces protagonistes. L’auteur y trouve un équilibre parfait pour présenter sans insister le contexte postindépendance comme une contrainte, qui mène finalement à leur chute (l’assassinat de Lumumba en janvier 1963 et le coup d’Etat contre Nkrumah en 1966).

Le livre peine parfois à garder une ligne claire, ce qui devient flagrant dès la deuxième partie, où l’auteur rappelle longuement des événements pourtant très connus des indépendances et de la guerre froide (crise de Suez etc.). Par ailleurs, il présente, contrairement à ce qui est annoncé en introduction, des personnalités intellectuelles qui n’ont pas eu de responsabilités politiques majeures, comme Franz Fanon. Or, un des intérêts centraux du livre est de montrer la confrontation des idées, notamment révolutionnaires, à la pratique du pouvoir. Le chapitre sur Fanon vient brouiller cette ligne directrice, et pose plus de questions que de réponses sur la cohérence de l’ouvrage. Surtout, il révèle l’absence criante d’autres personnalités du même ordre que Fanon, comme Cheikh Anta Diop.

En dressant des portraits individuels des leaders des révolutions africaines au XXème siècle, c’est bien une carte du monde en réseau que nous propose Saïd Bouamama. A l’occasion des grands congrès panafricains, les villes de Londres et d’Accra deviennent des lieux de rencontre pour Kwame Nkrumah, Jomo Kenyatta, W. E. B. Dubois etc., et Alger (« la Mecque des révolutionnaires », selon Amilcar Cabral) voit se croiser Mandela, Ben Barka, Che Guevara, Malcolm X etc.

Lorsqu’il le fait sans déséquilibre (sans insister trop lourdement sur le contexte national par exemple), l’ouvrage est extrêmement stimulant pour comprendre les dynamiques internationales dans lesquelles évoluent les personnalités étudiées. Sur ce point, le chapitre sur Malcolm X est particulièrement intéressant, car il est recontextualisé entre Dien Bien Phu, Bandung, Suez, indépendance du Ghana et multiplication des congrès panafricains.

Il manque peut-être à ce travail un chapitre conclusif (l’ouvrage se termine abruptement par le chapitre sur Thomas Sankara), qui interrogerait de manière plus générique le rôle des personnalités et des idées dans l’évolution des sociétés et des institutions. Cela aurait été l’occasion de questionner les raisons de l’absence de telles personnalités aujourd’hui, et ainsi pleinement répondre aux ambitions affichées dès les premières lignes, de fournir au monde des raisons de se mobiliser.

Si vous êtes avides de connaissances sur des personnalités et des courants qui ont marqué l’histoire de l’Afrique, et leurs conséquences aujourd’hui, alors Africa Unite ! nous semble plus pertinent. Mais Figures de la révolution africaine est à mettre impérativement dans votre bibliothèque si vous voulez comprendre comment se forge une pensée, et comment elle évolue par la pratique du pouvoir. Cette évolution est le fruit des voyages, séjours, rencontres et lectures, que Saïd Bouamama met systématiquement en avant, du début à la fin de son travail.

Référence : Saïd Bouamama, Figures de la révolution africaine, Paris, La Découverte, 2017

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