Auteur anonyme.

Au pays de la Téranga, les jeunes ont fait de l’art un moyen de lutte. Trois nouveaux morceaux sont sortis en période de précampagne et de campagne électorale. Ils ont pour titres : Saie saie au coeur (le futé au coeur), Door fayou (action riposte), Defal lou la nekh ya tey (fous-toi de tout) et s’avèrent tous de sérieux réquisitoires contre le régime du Président Macky Sall.

Le titre du premier morceau, Saie saie au coeur, est une parodie de l’ouvrage du président Sall récemment paru, Le Sénégal au cœur. A la fois direct, incisif, et virulent, il a connu un grand retentissement dès sa sortie.

Ses auteurs ne sont autres que les rappeurs du groupe Keur Gui également membres de l’infatigable mouvement de contestation : Y’en a marre. Ils fustigent un banditisme d’Etat en vigueur depuis sept ans et porté par « les mêmes truands, mêmes fainéants mêmes incompétents, mêmes vieillards ». Au-delà des propos jugés incongrus, irrévérencieux, outrageux par certains Sénégalais au premier chef desquels les tenants actuels du pouvoir, cette chanson à l’amer goût de fiel constitue une sévère dénonciation du mode de gouvernement du Président Sall.

Tout d’abord, la mainmise de l’exécutif sur la justice qui se reflèterait à travers les procès contre des opposants politiques à l’instar de Khalifa Sall et Karim Wade, respectivement pour détournement de fonds publics et enrichissement illicite, est fort décriée. L’autre avatar de cet assujettissement de la justice au profit de l’exécutif serait la clémence ou la grâce judiciaire dont jouiraient les anciens collaborateurs du Président Wade ayant déserté les terres arides du Parti Démocratique Sénégalais (PDS) pour les prairies vertes de l’Alliance pour la République ; ils ont récolté à ce titre le qualificatif de transhumants, fort usité dans la terminologie politique sénégalaise.

Saie saie au coeur s’attaque également à la place des puissances étrangères dans l’économie sénégalaise jugée déraisonnable et inadmissible. Cette critique renvoie sans doute à la défense par le Président Sall du Franc CFA et des Accords de Partenariat Economique (APE). Selon les détracteurs du Président Sall, ces accords entérineraient l’ouverture des marchés africains aux produits européens. Ils auraient également  signé le retour très remarqué des supermarchés français au Sénégal à l’instar d’Auchan. Ce déficit de protection de l’économie sénégalaise face à la concurrence étrangère est aussi régulièrement critiqué par le très populaire candidat antisystème Ousmane Sonko qui en a fait son cheval de bataille.

Enfin, la chanson dénonce les détournements de fonds qui seraient perpétrés par le régime actuel. Macky Sall qui faisait le serment d’une gouvernance sobre et vertueuse semblerait avoir marché sur les pas de ses prédécesseurs. En effet, plusieurs scandales de détournements de deniers publics à hauteur de milliards de Francs CFA ont été étalés au grand jour. Nombre de membres de l’APR se sont ainsi retrouvés sur le banc des accusés.

L’autre chanson, Door Fayu a pour auteur Xuman. Ce rappeur est réputé pour son engagement dans la conscientisation des sénégalais notamment au travers du journal rappé ayant enregistré un véritable succès national. Si le Président Macky Sall n’est pas directement sur la sellette, les faits relatés par le chanteur laissent à penser que le son est loin d’être impersonnel. Dès l’entame de la chanson, Xuman rappelle à l’instar de Galtung (qui différencie la paix positive de la paix négative) que l’absence de guerre ne traduit pas forcément la paix. Le mépris du dirigeant faussement anonyme et abstrait pour son peuple et le souci de son clan caractérisé par un népotisme à outrance est dénoncé. On devine  aisément que Xuman réprouve l’implication des membres de la famille et de la belle famille du Président dans la gestion du pays alors qu’il fustigeait pareille pratique chez son prédécesseur, le Président Wade. A titre illustratif, son beau-père a été nommé Président du Conseil d’Administration de PETROSEN (Société des Pétroles du Sénégal), selon plusieurs agences de presse sénégalaises ; son frère cadet, Aliou Sall occupe le poste de directeur de la Caisse des Dépôts et Consignations du Sénégal  ; son beau-frère Mansour Faye, ministre de l’hydraulique et de l’assainissement depuis 2014 accuse une longévité ministérielle anormalement longue sous la présidence Sall et que n’a pas su ébranler la colère des Dakarois face aux pénuries d’eau régulières.  

Simon Kuka, autre membre de Y’en a Marre est monté au créneau pour dénoncer les innombrables promesses de campagnes jetées aux oubliettes à travers sa chanson, Defal lou la nekh ya tay. Elles ont pour nom : l’émergence portée par le programme phare du régime, le Plan Sénégal Emergent, la limitation du nombre de ministres à 25, la limitation de son mandat présidentiel à cinq ans au lieu de sept ans, la fin des nominations des membres de la famille présidentielle à des hauts postes de responsabilité publique. Le chanteur dénonce également le contrôle de la presse ou l’achat des patrons de presse, l’assassinat d’étudiants en grève, les dépenses de campagnes considérables effectuées à des fins clientélaires alors que les étudiants peineraient à percevoir leurs bourses. Sa sentence est sans équivoque : l’agrégat de tous ces faits rend Macky Sall indigne d’un second mandat présidentiel.

L’art comme déversoir des frustrations collectives, des espoirs déçus, des rêves lacérés et des espérances étouffées promet de s’ancrer durablement sous les cieux sénégalais à chaque fois que les dirigeants s’éloigneront de leurs promesses de campagne. Ces réquisitoires accablants contre Macky Sall devront avoir une incidence sur le vote des jeunes sénégalais particulièrement connectés.

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