La traite en Libye : Une indignation qui sonne faux

Par Aïssatou Pouye.

La communauté internationale semble s’être unanimement indignée du traitement esclavagiste des migrants en Libye. Un rappel chronologique des faits soulève néanmoins certaines interrogations.

Résumé chronologique

11 avril 2017 : l’Organisation Internationale pour la Migration (OIM) publie un rapport dénonçant des « marchés aux esclaves » en Libye.
9 juin 2017 : une vidéo du trafic de 260 migrants en Libye circule sur le réseau social Facebook qui refuse de la censurer arguant qu’elle sensibilise au fléau qu’elle illustre.
7 septembre 2017 : la présidente de Médecins Sans Frontières, Joanne Liu, dénonce dans une lettre ouverte aux gouvernements européens l’esclavage des migrants en Libye. Tout en rappelant que « Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas ».
14 novembre 2017 : CNN publie une vidéo dans laquelle des migrants sont vendus comme esclaves.

L’indignation des Etats et des organisations internationales s’est illustrée par des prises de paroles, rassemblements et déclarations publiques. Le Burkina Faso par exemple, a exprimé son indignation et, à l’instar d’autres pays africains, a rappelé son ambassadeur de Tripoli. La volonté de sanctions internationales a également été mise en exergue par les différents Etats africains, comme le Niger qui a appelé la Cour Pénale Internationale et l’Union Africaine à se saisir du dossier. Alpha Condé, président de cette dernière et de la République de Guinée a d’ailleurs fait part de son indignation et condamné ces pratiques. L’Union Africaine a demandé aux autorités libyennes à ce qu’une enquête soit ouverte. Ce qu’a assuré le gouvernement libyen.

Ce mouvement d’indignation ne s’est évidemment pas arrêté aux frontières du continent dont ce journal est l’éponyme. Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU a également fait part de son « horreur » et évoqué de possibles poursuites pour crime contre l’humanité. Expression également employée par les représentants des Etats européens, à l’instar d’Emmanuel Macron.

Ce soulèvement, cette indignation générale des acteurs mondiaux se heurte pourtant au poids des dates qui laisse alors béantes les plaies causées par une réactivité sélective, pour ne pas dire démagogique. Et contrainte par l’exposition publique de ce commerce de la chair, honteux et avilissant au sujet de laquelle la plupart d’entre eux, avaient été informés plusieurs mois auparavant.

Car si tel que l’a affirmé Zeid Ra’ad Al Hussein le Haut-Commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU, ce trafic humain est un « outrage à la conscience de l’humanité », l’indignation est à géométrie variable. Elle ne se mesure pas selon l’abjectitude des faits mais d’après le baromètre de l’opinion publique.

Cette critique est d’ailleurs relayée par plusieurs acteurs. En France notamment, une tribune signée par de nombreuses personnalités (Omar Sy, Audrey Pulvar, Salif Keïta, Cheick Tidiane Seck…) et parue dans le journal Libération dénonce l’immobilisme des organisations internationales et étatiques. L’Union Européenne et les Etats africains s’y voient reprocher une responsabilité morale et accusés de « complicité passive » de par leur silence.

Néanmoins, cette « complicité » ne s’avère pas uniquement passive. L’esclavage n’est pas une entité dénuée de tout lien, un phénomène inexplicable qui frapperait violemment, dévasterait, telles des intempéries, les côtes fragiles et éprouvées de notre humanité.

C’est ce que peuvent laisser penser des interventions tels que celui du Président français Emmanuel Macron lorsque ce dernier en voyage à Ouagadougou le 28 novembre 2017, prend le soin de rappeler que les trafiquants d’esclaves en Libye « sont des Africains et non des Français ! ». Discours qui passe totalement sous silence le rôle actif de l’Europe dans la traque et la reconduite aveugle des migrants ainsi que leur responsabilité qui en découle. Car si « les trafiquants d’esclaves ne sont pas des Français », ils sont pour sûr, des sous-traitants de l’Europe.

Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme a d’ailleurs dénoncé la position de l’Union Européenne qui “aide les garde-côtes libyens à intercepter et repousser les migrants en Méditerranée”. En effet, un accord entre l’Union Européenne (et financé par celle-ci) et le gouvernement libyen engage ce dernier à systématiquement bloquer le départ des migrants qui sont donc repêchés et conduits dans des centres de rétentions. C’est donc bloqués en Libye, pays instable depuis la chute du régime encouragée par une intervention militaire occidentale en 2011, qu’ils se retrouvent à la merci des trafiquants d’humains.

Face à l’urgence et à la nécessité de solutions concrètes, plusieurs actions et axes de réflexions se développent. Le gouvernement ivoirien – comme d’autres Etats africains – organise par exemple depuis 2015 le rapatriement de migrants en difficulté. Le Rwanda a également proposé d’en accueillir 30 000.

Un projet d’installation de centres d’accueil en Libye a été présenté en août dernier mais rapidement abandonné en raison du manque de sécurité dans le pays. Une introspection accompagnée de réflexions sur des politiques publiques durables pour retenir la jeunesse africaine sur le continent et lui permettre d’y prospérer se développent.

Quant à la fermeté plusieurs fois évoquée et que l’on pourrait attendre des dirigeants africains vis-à-vis de l’Union européenne, qui pour le moment n’assume pas sa responsabilité, on peut s’interroger sur la marge de manœuvre dont dispose (pour ne pas prendre l’exemple des Etats dans leur individualité) l’Union Africaine vis-à-vis de l’Union Européenne étant donné que cette dernière la finance en grande partie.

En outre, tables rondes et débats, actions et réflexions se succèdent sur le continent africain avec pour seul mot d’ordre, mettre durablement fin à cette situation insoutenable.

 

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