Le président Français de l'UE Macron et le président Sénégalais de l'UA Macky Sall

Réforme du partenariat Afrique-Europe, quel avenir?  

Sous les Présidences Sall (Union Africaine) et Macron (Union Européenne), quel avenir pour le partenariat Afrique-Europe ?

 

Les 17 et 18 février derniers, le sixième sommet Union européenne (UE) – Union africaine (UA) s’est tenu à Bruxelles, sous la coprésidence de Macky Sall, Président du Sénégal et de l’Union Africaine et de Charles Michel, Président du Conseil européen. A noter que le Président français Emmanuel Macron occupe la tête de l’Union Européenne depuis le 1 janvier dernier pour une durée de six mois.

 

Cet événement s’est tenu dans un contexte de relations dégradées entre certains pays africains et européens, notamment entre le Mali et la France. Le 17 février, la France, les forces spéciales  européennes Takuba et le Canada ont annoncé le retrait de leurs forces militaires du Mali. Cela constitue le dernier épisode en date du conflit diplomatique entre la junte militaire au pouvoir et le gouvernement français. Précédemment le 31 janvier dernier, les autorités maliennes avaient accordé un délai de soixante-douze heures à l’ambassadeur de France au Mali pour quitter le territoire, dénonçant la récurrence de propos hostiles au gouvernement malien de la part des autorités françaises. Quelques jours auparavant, les autorités maliennes demandaient le renvoi du contingent danois censé renforcer la task force Takuba, expliquant ne pas avoir donné son consentement pour un tel déploiement. Encore précédemment, au début du mois de janvier, la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) annonçait de nouvelles sanctions économiques contre le Mali, prises de concert avec l’Union Économique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), visant à contraindre le gouvernement militaire au pouvoir à accélérer la transition avec une gouvernance civile. La France et l’Union européenne marquaient alors leur support à de telles sanctions, tandis que le peuple malien descendait dans les rues, craignant l’asphyxie totale de son pays d’ores et déjà en proie à une crise de nature sécuritaire, politique, économique et sociale favorisée par des facteurs endogènes comme exogènes —coups d’état successifs, menace terroriste, mais également crise liée au COVID-19. Au milieu des foules contestataires, les propos hostiles à l’ancienne puissance coloniale se sont faits nombreux. Jusqu’à l’intérieur même des institutions économiques régionales africaines certains comme le macroéconomiste togolais Kako Nubukpo ont dénoncé ces sanctions comme la continuation du «  système de chantage inhérent au franc CFA ». 

 

Quelques mois auparavant pourtant, le nouveau Sommet Afrique-France de Montpellier, dont l’originalité résidait dans son inclusion de la société civile africaine, alors introduite comme le nouvel interlocuteur privilégié de la France en Afrique, se donnait comme défi de redéfinir les bases d’une relation apaisée et saine entre les pays Africains et la France. L’idée était la suivante : un nouveau Sommet Afrique-France, pour éteindre le mauvais souvenir de la France-Afrique. Dans cet objectif, le Président Emmanuel Macron avait échangé en direct sur la scène de la Sud de France Arena avec un panel d’acteurs des sociétés civiles africaines. La militante Burkinabé Ragnimwendé Eldaa Koama s’était alors exprimée : « Si la relation entre les pays d’Afrique et la France était une marmite, sachez qu’elle est très sale, cette marmite. Elle est sale de reconnaissance légère, des exactions commises, elle est sale de corruption, elle est sale de non-transparence. Elle est sale de vocabulaire dévalorisant. Elle est sale monsieur le président… Je vous invite à la récurer… Par des actions concrètes. (…) Si vous refusez de la laver, si vous voulez quand même préparer là-dedans, je ne mangerai pas. Nous ne mangerons pas. L’Afrique ne mangera plus. Le repas sera prêt, vous serez seul à table. Avec un appétit difficile.  » En d’autres termes, les représentants des sociétés civiles africaines ont alerté sur l’urgence d’une réforme en profondeur et concrète de la relation entre les pays Africains et la France, sans quoi le partenariat qui les lie se trouvera frappé d’un sceau d’expiration.

 

En Afrique, face au rejet du néocolonialisme et à la présence d’autres acteurs extérieurs tels que la Chine et la Russie, la France et ses compères européens sont-ils condamnés à rester seuls à la table ? 

La question mérite d’être posée. Le 5 février dernier à Addis Abeba, Macky Sall, Président du Sénégal, succédait à son homologue congolais, le Président Tshisekedi de la République Democratique du Congo, à la présidence tournante de l’Union Africaine. Dans son discours d’entrée en exercice, le Président Sénégalais a affirmé sa « ferme intention » de supporter des « partenariats rénovés, plus justes et plus équitables » et la fin de l’Afrique comme la « chasse gardée des uns contre les autres » :

« Nous sommes ouverts à tous les partenariats, sans exclusion, ni exclusivité, pourvu qu’ils soient mutuellement bénéfiques et respectueux de nos priorités de développement et de nos choix de société », a déclaré le Président sénégalais. « Dans cet esprit, je salue les excellents résultats du Forum sur la coopération sino-africaine de novembre 2021 et du Sommet Turquie-Afrique de décembre dernier. Je souhaite que nos rendez-vous avec l’Union Européenne dans quelques jours, et avec la Corée, la Russie, le Japon et le monde arabe, plus tard cette année s’inscrivent dans la même dynamique »

Le nouveau Président en exercice de l’Union Africaine l’affirme : la France n’est plus un partenaire privilégié en Afrique, mais un partenaire parmi tant d’autres. L’Élysée est d’ores et déjà consciente de ce changement de dynamique. Le Sommet Afrique France faisait d’ailleurs partie d’une réaction planifiée à ce phénomène : rétablir un lien apaisé, et pour cela aussi, trouver de nouveaux moyens, parmi lesquels : la diaspora. « Nous avons un avantage comparatif par rapport aux concurrents : des millions de Français qui ont une affinité avec l’Afrique » déclarait en Octobre dernier un conseiller de l’Elysée dans le Monde. C’est dans cette même veine qu’au Sénat, en 2013, le « groupe de travail sur la présence de la France dans une Afrique convoitée » déclarait : « Sur aucun autre continent, en Asie ou en Amérique Latine, la France ne part, par rapport à ses concurrents, avec cet avantage comparatif que lui confèrent sa langue, sa connaissance et son intimité avec les acteurs économiques africains ».

 

Comment la France compte-t-elle concrètement mobiliser la diaspora pour recréer un lien avec l’Afrique ? Cela demeure incertain. En Octobre dernier à Montpellier, le philosophe camerounais Achille Mbembe remettait au Président Français un rapport listant treize propositions pour la refonte de la relation entre les pays Africains et la France. Une de ces propositions consistait en la création d’une « Maison Maryse Condé des mondes africains et des diasporas » en France, « véritable Portail des diasporas africaines [et] point d’entrée et de centralisation des conseils, appuis, accompagnements et projets ». Les discours suggérant une objectification de la diaspora pour servir les intérêts de la France -on pense ici au terme froid d’« avantage comparatif », issue de la théorie économique- risquent cependant de mettre à mal cette stratégie visant à rétablir une relation équitable et apaisée.

 

Quoi qu’il en soit, dans son discours du 5 février, le Président entrant de l’Union Africaine  annonçait la volonté de l’Afrique de non seulement normaliser la position de la France et de l’Europe parmi ses autres partenaires extérieurs, mais également d’imposer ses valeurs et ses principes dans les termes du partenariat 

« L’Afrique que nous voulons bâtir ne peut faire l’impasse sur son héritage culturel (…) Nous disons oui au « rendez-vous du donner et du recevoir » par le dialogue fécond des cultures et des civilisations ; mais non à l’injonction civilisationnelle qui nous dicterait nos choix et nos comportements. »

Impossible de ne pas songer ici à la question de l’homosexualité dont la pénalisation, notamment au Sénégal, fait l’objet de critique par plusieurs pays occidentaux. En 2013, Barack Obama, en visite dans ce pays d’Afrique de l’Ouest avec une population à plus de 90% musulmane, interrogeait déjà le Président sur le sujet, ce à quoi le Président sénégalais avait rétorqué en évoquant la peine de mort, toujours pratiquée aux États Unis. Plus récemment en 2020, le Premier Ministre Canadien Justin Trudeau en visite à Dakar soulevait encore une fois la question des droits des homosexuels au Sénégal. Du côté Sénégalais cependant, la réponse reste inchangée : refus total d’aller à l’encontre des “valeurs de culture et de civilisation” du Sénégal. Fin janvier 2022, le Président sénégalais affirmait encore devant les leaders religieux du pays :  « Tant que je serai à la tête du pays, l’homosexualité ne sera jamais dépénalisée au Sénégal”. 

 

Finalement le Président de l’UA a mis en avant sa volonté de transformer ce partenariat en un partenariat gagnant-gagnant qui bénéficie aussi aux pays du continent

« Nos économies sont aussi mal financées, parce qu’elles continuent de payer des taux d’intérêt trop élevés, à cause d’un système inéquitable d’évaluation du risque d’investissement en Afrique. (…) Avec le soutien de la Commission, il me paraît nécessaire de mettre en place une task force de l’Union pour étudier la problématique du financement de nos économies, y compris par la réforme des règles de l’OCDE y afférentes, la création d’une Agence panafricaine de notation et la mise en place d’un Mécanisme de stabilité financière sur lequel la Banque Africaine de Développement travaille déjà. »

En somme, le nouveau Président en exercice de l’UA semble avoir posé les termes de ce nouveau partenariat plus « juste, équitable et apaisé » entre l’Afrique et l’Europe présent sur toutes les lèvres. Dans son discours, cependant, une approche plus directe paraît être défendue : faire la liste des points à réformer, et les traiter un à un en mettant en place les réformes techniques adéquates, pour aller au-delà des actes symboliques. Appeler à une pluralité de partenaires extérieurs peut également se révéler une stratégie efficace pour faire monter les enchères. Le 10 février dernier à Dakar, la présidente de la Commission européenne promettait un investissement de plus de 150 milliards d’euros de l’UE en Afrique

 

Sommet UA-UE du 17-18 février à Bruxelles: le démarrage de cette réforme concrète et en profondeur du partenariat Afrique-Europe? 

Si Achille Mbembe reconnaît des avancées sur le plan de l’accès au vaccin et du facilitement de sa production par les pays africains, selon Mario Pezzini, conseiller de Macky Sall sur les affaires économiques qui s’exprimait également sur le sujet le 22 février dernier à l’ENS, le sommet n’est pas allé assez loin. L’ancien directeur du centre de développement de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) a notamment évoqué l’absence d’un document annexe à cet événement, en plus de la déclaration politique qui l’a accompagné. Une telle annexe aurait permis d’indiquer la marche à suivre en termes de projets et d’activités à mettre en place à l’après-Sommet, note-t-il -c’est-à-dire de transformer déclarations et actes symboliques en une véritable réforme des règles du jeu, agréée entre les deux partis. En outre, comme l’ont fait remarquer d’autres à l’instar de Pascal Lamy, ancien directeur général de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), un sommet Afrique Europe qui ne parle que de l’Afrique efface toute notion ou impression de réciprocité. La prochaine fois, il faudra également parler des problèmes en Europe, note-t-il, qui n’en est pas exempte. La présente crise en cours sur le continent suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie en est d’ailleurs l’illustration. Dans ce contexte d’ailleurs, le 24 février, l’Union africaine a “exhorté les deux parties à l’instauration immédiate d’un cessez le feu (…) afin de préserver le monde des conséquences d’un conflit planétaire”. 

 

par Soukeyna Fall

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