Peintre espagnol Modesto Brocos

Le colorisme : que reste t-il de l’ oeuvre “ Peaux noires, masques blancs” de Frantz Fanon?

Par Maïlys Diogo.

Une hiérarchie inter communautaire 

Le colorisme qui est encore un terme nouveau correspond à une forme de hiérarchisation sociale basée aussi bien sur la couleur de peau que sur la carnation de la peau. Ainsi, la particularité du colorisme est qu’il permettrait un racisme au sein d’une même communauté en créant des sous-groupes, lesquels sont fondés sur les variations d’intensité de la couleur de peau. Au sommet de cette hiérarchie seraient les peaux les plus pâles, les plus claires et tout en bas les peaux les plus foncées. Ce constat est souvent résumé par l’opposition binaire “light skins” VS “dark skins” très présente au sein des communautés afro, antillaise, asiatique et maghrébine. 

Plus concrètement, il est rapproché à ce courant de pensée de permettre aux personnes plus claires d’avoir plus d’avantages que les personnes foncées de peau, d’avoir plus d’opportunités sociales, d’être plus appréciées, plus valorisées et moins sujettes aux critiques. Evidemment, il ne s’agit pas d’une réalité absolue mais d’une appréciation d’ensemble, qui plus est, formulée par les personnes qui s’estiment désavantagées.

Le blanchiment de la peau qui touche les différentes communautés précitées est d’ailleurs un exemple parlant. 

 

Les récits et pratiques perpétuant le discours coloriste

Des explications traditionnelles ont permis d’entretenir la mentalité coloriste. En Asie de l’Est et du Sud, les peaux claires ont toujours été favorisées au motif qu’ avoir la peau claire dans un environnement pourtant fortement ensoleillé était nécessairement synonyme de richesse. En effet, seule la noblesse pouvait rester à l’intérieur tandis que les serviteurs travaillaient en extérieur. En Inde, le colorisme est fortement alimenté par l’industrie Bollywoodienne où la majorité des acteurs et actrices embauchés ont la peau claire. A cet égard, un article intitulé India’s unfair obsession with lighter skin et publié dans The Guardian (14 août 2013) dénonçait les directeurs artistiques et make-up artistes qui pensaient faire une faveur aux castés en blanchissant leur peau au montage. Au Maghreb et dans de nombreux pays du Proche et Moyen- Orient, les femmes qui vont se marier sont invitées à fuir le soleil ou à se couvrir entièrement les semaines précédant leur mariage, dans l’espoir d’arborer une peau aussi blanche que possible le jour du mariage.

En Amérique latine et plus spécifiquement au Brésil, le terme Branqueamento ( blanchiment racial) désigne un mouvement socio- politique qui était destiné à “améliorer” la race noire comme le décrit par Jean Muteba Rahier dans « La politique du corps en noir et blanc: Senoras, Mujeres, Blanqueamiento et Miss Esmeraldes 1997-1998, Equateur (1999).

« A Redenção de Cam », Modesto Brocos, 1895.

 

Le tableau A Redenção de Cam ( 1895) du peintre espagnol Modesto Brocos traite de ce phénomène social. Le personnage biblique de Ham aurait été l’ascendant des races africaines et fût condamné par son père à  être esclave avec son fils Canaan après avoir exposé la nudité et l’ivresse de son père. Cette peinture met donc en lumière le moyen d’inverser malédiction d’ être afro- descendant. On peut y voir la grand- mère qui, les mains levées au ciel remercie Dieu d’avoir blanchi sa descendance en ayant une fille plus claire et un petit fils encore plus blanc grâce à son metissage. 

 

L’ analyse psychanalytique du colorisme par Frantz Fanon

Il semble que c’est Frantz Fanon qui, à l’ époque contemporaine s’est intéressé le premier à ce phénomène . Dans Peaux noires, masques blancs publié en 1952,le psychiatre et essayiste martiniquais analyse le conséquences psychiatriques de la colonisation sur le colonisé. En partant du rapport entre le Noir et le Blanc, il soutient que la colonisation a créé une névrose collective chez les populations anciennement colonisées et tout particulièrement antillaises.

En effet, aux Antilles caractérisées  par l’incroyable diversité de la population, le terme “ chabin” a rapidement été utilisé pour désigner un individu né de parents antillais, ayant la peau claire mais des traits africains, avec parfois les yeux et les cheveux clairs, ce qui en fait une catégorie assez rare. L’ethnologue français Michel Leiris définit dans son ouvrage Contacts de civilisation en Martinique et en Guadeloupe (1955) le chabin comme “ un individu qui semble présenter, au lieu d’un amalgame, une combinaison paradoxale de traits ». Pareillement, dans son livre La Condition noire: essai sur une minorité française,  l’historien français Pap Ndiaye évoque les “ échappés” terme qui a été utilisé aux Antilles à propos d”enfants à peau claire et ayant un de ses parents ou les deux à peau sombre, signifiant que l’enfant avait échappé à sa race, à un destin prévisiblement funeste. 

Au sens de Frantz Fanon,  les peuples colonisés ont fini par intégrer le discours de stigmatisations, le sentiment d’être inférieur, par mépriser [leur] culture, langue et peuple.

« Ce que nous voulons, c’est aider le Noir à se libérer de l’arsenal complexuel qui a germé au sein de la situation coloniale » (Peaux Noires, Masques Blancs, Éd. du Seuil, p. 24).

Il semble que cette réalité a non seulement un impact terrible sur le plan psychologique mais aussi sur le plan physique. Toujours selon l’étude de Pap Ndiaye, les personnes ayant recours à de la cosmétique éclaircissante le font aujourd’hui en connaissance de cause: risques de cancer de la peau, de brûlure voire l’impossibilité de cicatriser d’une césarienne pour les femmes qui se dépigmentent la peau. L’industrie cosmétique et pharmaceutique en a d’ailleurs fait un énorme marché, ignorant par la même occasion les normes sanitaires telles que la prohibition de produits à base d’hydroquinone. 

 

Il n’en reste pas moins que, le jeunesse semble se sensibiliser à ces questions preuve en est avec la multitude de vidéos, d ‘ écrits et conférences tenues à ce sujet.

A ce titre, la rédaction de La Grande Afrique vous invite à vous forger votre opinion au soutien de ces quelques références: 

https://www.cairn.info/de-la-question-sociale-a-la-question-raciale–9782707158512-page-37.htm?contenu=resume

https://www.ted.com/talks/chika_okoro_how_colorism_shapes_our_standards_of_beauty/transcript?language=fr

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