Les migrants peuvent-ils rêver ?

Par Léonard Colomba-Petteng.

Les “vagues migratoires” représentent pour certains une menace. Pour d’autres une statistique. D’autres encore en recherchent les causes politiques : fuir des régimes autoritaires, fuir la guerre, fuir la pauvreté. Et si les “migrants” étaient, comme tout le monde, à la poursuite de leurs rêves ? C’est le point de départ de la réflexion de deux étudiants à Sciences Po Paris.

Le documentaire “Les Sénégalais rêvent-ils de moutons électriques?”, réalisé par Casey Andrews et Enzo Fasquelle propose d’approcher les envies, les désirs, les imaginaires, les ambitions, les rêves de ces personnes en mouvement. Devenir une star du football, être une philosophe reconnue, ou simplement “cueillir le jour”…

Après avoir présenté leur travail lors d’un événement organisé par l’ASPA à Sciences Po Paris en novembre dernier, Casey Andrews et Enzo Fasquelle ont accepté de nous livrer quelques précisions sur leur démarche.

Quel est votre parcours académique ?

Casey Andrews : Nous étions tous les deux au programme Europe-Afrique de Sciences Po. Enzo suit le master Relations Internationales de l’École Doctorale, et je suis maintenant dans le master Communication, Médias et industries créatives.

Comment l’idée du documentaire vous est-elle venue ? Pouvez-vous nous parler du titre du documentaire ?

Enzo Fasquelle : Je me suis lancé dans ce projet en suivant trois envies. La première c’était d’aborder la migration en redonnant la parole directement aux migrants ou candidats à la migration. Un autre objectif du documentaire, c’est de montrer que les trajectoires migratoires sont très diverses, et qu’à une époque où tout bouge, tout s’échange, l’idée qu’un étranger va venir s’installer à vie dans votre pays est de plus en plus fausse. Il faut penser en terme de mobilité, et comprendre que migrer c’est des aléas, des allers, mais aussi des retours.

Enfin d’un point de vue plus personnel, le format du documentaire c’est également une façon de re-mobiliser des connaissances et des lectures pour les confronter avec des expériences et des vécus, et aussi parfois nuancer ses représentations. « L’altérité comme opérateur de connaissance » comme dirait un des mes professeurs.

Casey Andrews : Le titre n’a pas vraiment de sens propre, il est plutôt à comprendre comme une invitation à la réflexion, tout le monde peut se l’approprier. Ou en fait c’était juste une blague…

Comment avez-vous choisi les personnes interrogées ?

Enzo Fasquelle : J’avais la chance de connaître Thomas Sarr depuis Marseille. À Palmarin, il nous a mis en contact avec d’autres personnes. À Dakar, c’était un peu moins organisé, ça c’est fait façon-façon, en discutant ou en jouant au foot sur la plage.

Casey Andrews : On a essuyé pas mal de refus de la part de personnes qu’on souhaitait interroger, mais en fin de compte on a eu la chance de tomber sur quelques bons clients qui se sont livrés à nous de manière approfondie. Je pense en particulier à Nestor qui a partagé avec nous son histoire avec beaucoup de naturel et d’humilité.

Pourquoi est-il pertinent de traiter du thème de l’immigration sous le prisme des rêves ? Quelle plus-value pensez-vous apporter sur le thème que vous traitez ?

Enzo Fasquelle : On avait remarqué que le registre des émotions était de plus en plus utilisé en France et en Europe dans les débats sur les « problématiques migratoires » (l’expression en elle-même est partisane). Face aux discours anxiogènes, utiliser les rêves comme porte d’entrée de situations parfois complexes, c’est une façon de remettre nos préjugés en perspective, mais aussi de toucher, je l’espère, plus directement les spectateurs.

Casey Andrews : Le rêve et les discours qui l’accompagnent ont des ressorts narratifs qui sont intéressants à traiter dans un film documentaire. Les rêves qui nous ont été contés sont des histoires personnelles dans lesquelles on se laisse volontiers emporter. Thomas Sarr, que l’on voit dans le documentaire, en est un bon exemple. Il développe autour de ses rêves et de sa vie un véritable storytelling, un peu à l’américaine.

Quelle a été la réception de votre documentaire, notamment lors de la conférence de l’ASPA que vous avez animé ?

Casey Andrews : Les premières d’un film sont toujours un moment fort où, pendant que les gens découvrent le film, nous découvrons leurs réactions. On se surprend à redécouvrir le film et à le voir sous un nouvel angle. Les retours des personnes qui ont vu le documentaire nous ont vraiment fait plaisir et nous motivent pour la suite de l’aventure.

Enzo Fasquelle : La discussion avec Madame de Wenden était aussi rassurante, dans le sens où, a posteriori, on se rend compte qu’on n’est pas trop à côté de la plaque.

Envisagez-vous un prochain documentaire ?

Enzo Fasquelle : On a toujours des idées, après il faut du temps, et la force pour se lever le matin.

Casey Andrews : Après le versant africain, on pourrait se concentrer sur le versant européen des trajectoires migratoires. Une fois sur place, le rêve est-il toujours intact ? Vaste sujet…

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