Par Ysé Auque-Pallez

L’école : espace privilégié des représentations et source d’inégalités

L’intersectionnalité est un concept qui permet de comprendre la pluralité des discriminations (de genre, classe, race, orientation sexuelle, handicap, religion, etc). Dans cet article, on se concentrera sur le cas de l’école comme fondatrice des premiers processus de formation identitaire mais aussi créatrice de discriminations envers les femmes et les Noirs. Les inégalités scolaires sont cruciales car elles sont la source d’un certain nombre d’autres inégalités cumulatives et auto-entretenues, notamment les inégalités professionnelles. L’école produit une citoyenneté différenciée de « non frères » pour reprendre la terminologie de Réjane Sénac car les Noirs et les femmes renvoient tous les deux à une incapacité intellectuelle.

Les femmes sont de plus en plus nombreuses à intégrer les études supérieures et notamment les filières scientifiques. Elles sont aussi de plus en plus nombreuses à travailler et à occuper un métier de cadre. Néanmoins, elles se dirigent vers des filières moins porteuses d’emploi, elles occupent moins souvent le statut de cadre et sont beaucoup plus nombreuses à être en sous emploi, à être demandeurs d’emploi. Ces inégalités auraient pour source principale les stéréotypes de genre.

De même, selon Pap Ndiaye dans La condition noire (2008), les Noirs en France représentant entre 4 et 5% de la population française, sont extrêmement présents dans les professions ouvrières et d’employés et personnels de service (45% et 22% contre 34% et 16% pour la population totale) et davantage au chômage (12% de la population noire contre 8%).

Commençons par une définition simple des stéréotypes. Un stéréotype, c’est une « image dans la tête » ou une reproductions mentale de la réalité qui mène à des généralisations concernant les membres du groupe, sur leurs traits de personnalité ou leurs comportements. Selon Erving Goffman, la stigmatisation produit ainsi une situation de conflictualité si importante pour l’individu du groupe concerné qu’il peut en venir à intérioriser ces stéréotypes, c’est-à-dire que les individus vont jouer le rôle attribué par la stigmatisation.

Ainsi, les femmes et les Noirs, en raison des stéréotypes lourds qui pèsent sur leur groupe social, pourraient en venir à confirmer le rôle attendu. La catégorisation immédiate pousse à la confusion et l’amalgame des paroles et des pensées des individus du groupe ; elle mène aussi à la formation des préjugés consistant principalement à penser que « nous sommes bons, ils sont donc mauvais ».

Les stéréotypes de genre et les discriminations scolaires

Si la mixité dans les établissements scolaires est rendue obligatoire par la réforme de Haby de 1976, et si régulièrement depuis 1983, des notes de service du ministère de l’éducation nationale incitent à la vigilance face aux stéréotypes sexistes dans les manuels scolaires, le système éducatif reste néanmoins un lieu privilégié de la formation et de pratiques des stéréotypes.

La socialisation est ainsi différentielle à l’école selon que l’on est garçon ou fille. Par exemple, les professeur.e.s ont tendance à accepter davantage l’indiscipline des garçons et  la rejeter chez les filles; à interroger les filles quand cela concerne une restitution de savoirs et les garçons quand il s’agit de construire des savoirs nouveaux. De même, les manuels scolaires dans lesquels on constate une sous-représentation des femmes ainsi que leur assignation à des rôles traditionnels ont un impact sur la formation des stéréotypes. Selon Michèle Le Doeuff, l’école, non seulement ne considère l’histoire ou la vie sociale que selon le point de vue masculin, mais aussi vise à persuader les filles qu’elles n’ont pas de rôle à jouer dans l’histoire, la vie sociale et la culture.

Les effets des représentations et des stéréotypes sur les inégalités ont-ils déjà été mesurés ?

La thèse de doctorat de psychologie sociale de Racky Sa, en effet, qui porte sur la menace du stéréotype a été réalisée en 2013. C’est la première en France à montrer que la performance scolaire peut être réduite lorsque les stéréotypes raciaux et sexuels sont activés. Selon ses résultats, un individu appartenant à un groupe négativement stéréotypé peut ressentir une crainte qui peut le mener à confirmer, par sa performance ou son comportement, le stéréotype négatif attribué à son groupe (comme le pensait la théorie de l’étiquetage ou de la stigmatisation de Goffman).

Racky Ka part des études en psychologie sociale réalisés aux Etats-Unis pour étudier les différences observées entre groupes minoritaires (Afro-Américains) et majoritaires (Blancs) qui montraient que les premiers obtenaient des scores plus faibles que les seconds, d’autant plus qu’ils étaient moins souvent diplômés ou diplômés avec des notes plus faibles.

De même, les rapports PISA (Programme for International Student Assessment, OCDE) montrent que dans les pays industrialisés, en majorité, la différence de performance en mathématiques entre les garçons et les filles existe toujours. Les facteurs comme le statut socio-économique, le manque de préparation académique ou le manque d’opportunités en matière d’educations n’ont pas été suffisants pour expliquer ces différences, d’où la nécessité de ces études s’appuyer sur une autre approche, à partir des stéréotypes.

L’activation du stéréotype chez les femmes et chez les Noirs : une baisse en termes de performance

Racky Ra montre que l’activation du stéréotype provoque un effet de menace du stéréotype chez les femmes. Elle engendre une baisse des performances, augmente le niveau d’anxiété et le ressenti des émotions auto-consciente négatives dirigées vers soi (embarras, honte et culpabilité). Puisque les femmes ont conscience qu’elles sont associées à une incapacité intellectuelle concernant les mathématiques, le test de mathématique provoque une crainte de confirmer les stéréotypes négatifs associés à leur groupe d’appartenance tandis que chez les hommes, l’activation du soi interdépendant n’a aucun effet délétère sur leurs performances.

La première étude réalisée sur 211 étudiants de psychologie de l’Université Paris Descartes de niveau Licence 1 et Licence 2, concernant les stéréotypes sur les Noirs demander aux participant.e.s de répondre à la question « veuillez indiquer quelles sont les caractéristiques que les gens associent ax Noirs en France ? » en 10 lignes maximum. Parmi la liste des items cités au moins 10 fois par les participants, on retrouve notamment « délinquants » en 4ème place, « paresseux » en 8ème place, « violents » en 10ème place, « voleurs » en 12ème place et « pas intelligents » en 15ème place.

La deuxième étude réalisée à partir de 9 entretiens semi-directifs sur 5 hommes et 4 femmes âgés de 24 à 34 ans, consiste à étudier les effets de la menace de ces stéréotypes sur les individus. Elle montre que la peur de confirmer les stéréotypes négatifs associés à leur groupe d’appartenance est permanente.

Une différence avec les femmes est que la perception de soi est dirigée vers eux-mêmes plutôt que leur groupe : ils veulent prouver aux yeux des autres que les stéréotypes associés aux Noirs de France ne peuvent pas s’appliquer à leur situation personnelle. Cela peut s’expliquer par la lutte contre le sexisme et contre les inégalités, qui mobilise un large nombre de personnes tandis que la lutte contre le poids des préjugés sur les Noirs serait moins fédératrice en France (luttes anti-racistes bien plus populaires dans les années 1980/90, disparition de la HALDE en 2011). Comment d’ailleurs lutter contre le racisme quand on n’a pas le droit d’obtenir des statistiques ethniques en France?

Réfléchir à une école décoloniale et féministe

Selon Steele, pour réduire les stéréotypes, des travaux suggestent qu’il faudrait réduire les pratiques de recrutement qui donnent une importance à la subjectivité et donc à l’utilisation des stéréotypes. Selon Dweck & Molden et Wood & Bandura, une autre piste réside dans le développement des ressources personnelles pour amener les individus à concevoir leurs capacités intellectuelles comme malléables.

A l’école, une première piste serait de mieux représenter les Noirs et les femmes dans les manuels scolaires, valoriser l’histoire de l’Afrique (et de sa diaspora) et l’histoire des femmes, comme acteurs et actrices de l’histoire, de l’art, la littérature, la politique, etc et non objets passifs d’une histoire masculine.

Même si la tâche de détruire ces stéréotypes qui ont plusieurs siècles d’existence paraît impossible, il est nécessaire de ne pas l’abandonner à ce motif. Car si ces stéréotypes peuvent apparaître comme des idées sans lien avec la réalité que l’on trouve dans la culture populaire, ils ont de véritables effets délétères dans la vie au quotidien de milliards de personnes.

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