Par Ayrton Aubry.

Five Fingers for Marseilles est un western sud-africain, et le premier film de Michael Matthews. Nominé à la cinquantième année du FESPACO (mais la 26ème édition, le festival ayant lieu tous les deux ans) qui se tiendra du 24 février au 1er mars 2019 à Ouagadougou, le long métrage est disponible sur Netflix. Il sera notamment en compétition avec le film Rafiki, de Wanuri Kahiu, que nous vous présentions dans un précédent article. Cap (c’est le mot) sur l’Afrique du Sud maintenant, pour le découvrir.

L’histoire commence dans le petit village de Marseilles, situé en marge d’une ligne de chemin de fer dans la région du Cap, et qui voit sa population régulièrement rackettée par des policiers blancs. Le jeune Tau et ses amis (3 garçons, et la jeune Lerato qui forment les five fingers) s’entraînent pour organiser un soulèvement contre cette oppression, mais n’arrivent pas à se décider à passer à l’acte. Un jour, alors que les policiers viennent s’emparer de l’argent du village, une pierre est lancée contre eux, et tout bascule. Tau tue trois policiers blancs en provoquant un accident de leur voiture, et il doit s’exiler. Le film raconte son retour 12 ans plus tard dans le village de Marseilles (à côté duquel s’est développée la ville de New Marseilles), laissé à l’abandon, en proie à la criminalité et aux luttes de pouvoir. Tau doit s’allier avec les amis sur lesquels il peut encore compter, et forger de nouvelles alliances pour arriver à ses fins dans sa quête de rédemption.

Five Fingers s’inscrit clairement dans la lignée cinématographique des westerns, en y puisant la plupart des éléments propres au genre. Le film est ainsi structuré en plusieurs actes : le voyage initiatique, la chute, la montée en puissance, et le combat final, qui prend dans ce cas la forme d’un duel, puis d’une impasse mexicaine (un face à face entre plusieurs protagonistes, figure classique du western et emblématique de Le bon, la brute et le truand, de Sergio Leone). Le héros solitaire, en quête de rédemption, se heurte à la tyrannie des brigands qui ont pris le contrôle de son village, et se maintiennent au pouvoir en terrorisant ses habitants. Une différence ici est que le héros n’est plus seul, mais bien accompagné d’alliés, qui se relèvent de leur soumission et l’aident à combattre pour se libérer.

Le décor aussi est très familier aux westerns spaghettis: les plans larges se multiplient tout le long du film, et rappellent le Sud de l’Espagne, ou la région des canyons aux Etats-Unis, mais c’est dans l’Est de la région du Cap que se déroule l’action. La végétation y est un peu plus dense, et le temps plus capricieux, ce qui offre l’occasion d’une scène magistrale de combat, où les coups se confondent avec la foudre. La ville isolée, figure centrale du western, est aussi mobilisée ici, rendant l’atmosphère et la domination de Marseilles par les hommes de Ghost (le bandit qui la contrôle) encore plus suffocantes. Située sur une colline, Marseilles reste imperméable au développement voisin de New Marseilles, son alter-égo, symbole des inégalités post-apartheid en Afrique du Sud. Un rail de chemin de fer vient compléter la recette, sans oublier l’ingrédient principal : la taverne. Pivot de la plupart des westerns hollywoodiens, elle prend ici encore plus d’importance, car c’est là que se dénoue une partie de l’intrigue, et que la lutte pour le contrôle de la ville se déroule. Enfin, l’équipement traditionnel du cow-boy se retrouve sur les personnages, du chapeau au revolver (et notamment avec l’usage d’un fusil Winchester, emblématique de tous les westerns américains des XXème et XXIème siècles, devenu un symbole de la conquête de l’Ouest), en passant par les chevaux.

Le film substitue au mythe de la frontière propre au western américain le mythe de la grandeur perdue, en multipliant les références à Shaka Zulu, et en y mêlant un ton épique, qui lui donne toute son originalité. Parmi les cinq fingers du début du film, l’un raconte en effet l’histoire du groupe, qu’il mêle à l’Histoire (avec un grand H) de l’Afrique du Sud.

Plus largement, Five Fingers for Marseilles est un discours sur l’Afrique du Sud contemporaine. La composition finale du groupe des alliés de Tau illustre cela de manière évidente (presque toutes les communautés d’Afrique du Sud sont représentées). Ce à quoi s’ajoute une dialectique entre la ville qui « avance » (New Marseilles), mais dont les habitants se cachent chez eux à la moindre violence, au risque de devoir renoncer à leurs libertés, et le village « bloqué » à la fois dans son passé (les personnages actuels sont les personnages d’hier brisés par la pauvreté et les humiliations) et dans son développement actuel, hermétique aux changements du reste du pays.

Si les premiers long-métrages sont souvent les plus personnels dans la carrière des réalisateurs, celui-ci l’est assurément pour Michael Matthews, qui multiplie les références et hommages tout le long du film. Le punk post-apocalyptique se repère bien sûr dans les costumes (des longues vestes lourdes de poussière et de sang, les lunettes de soleil etc.) mais aussi dans les accessoires des personnages (des casques de moto exubérants qu’on retrouve dans Mad Max 3, des machettes, et des colts qui rappellent l’imaginaire de la piraterie post-apocalyptique). Quelques influences d’autres réalisateurs se remarquent, avec par exemple Ridley Scott et le duel de Gladiator, qui donne ici lieu à une scène où Tau marche dans un champ d’herbes sèches, en frôlant l’herbe de ses mains, comme le fait le personnage de Maximus).

Roman épique d’une Afrique du Sud post-apartheid profondément inégalitaire et violente, Five Fingers délivre également un message d’espoir, de solidarité et de lutte, comme lorsque les cinq doigts de la main se referment sur la paume pour former un poing. Five Fingers for Marseilles fait partie des deux films sud-africains en compétition au FESPACO de Ouagadougou cette année. Disponible sur Netflix, il dispose déjà d’une visibilité plus grande que nombre de ses concurrents. A l’instar de Rafiki, ayant déjà fait le tour des principaux festivals de cinéma, il faudra compter avec lui pour la 50ème année du festival panafricain. Enfin, Netflix confirme ici son intérêt pour une partie du cinéma africain, comme le montre l’achat de multiples franchises de Nollywood par la plateforme américaine. Elle sera probablement une variable majeure dans le cinéma africain des prochaines années, thème de la 26ème édition du FESPACO (“Mémoire et avenir des cinémas africains”).

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